Lors de mon départ pour la Nouvelle-Zélande, je laissais tout derrière moi pour partir et voir ce qui allait m’arriver dans ces terres inconnues. Tout restait à faire, tout restait à découvrir. Cette perspective mêlait deux sentiments contradictoires : l’appréhension et l’excitation. Je pense que ce sont des émotions communes à pas mal de voyageurs qui partent pour une longue durée, car n’ayant pas plus de visibilité que ça sur ce qui leur attend une fois arrivé à destination. Au final, en parcourant de part en part l’île du nord, j’avais pu m’installer à Wellington et retrouver une routine habituelle, en traversant tous les jours des endroits devenus maintenant familiers. On en oublierait la condition dans laquelle on était il y a quelques mois : vadrouilleur, à changer sans cesse d’endroit, ne sachant pas où l’on va dormir dans quelques heures. La sédentarité était réapparue, mais elle n’allait pas s’installer durablement : l’heure de repartir  était arrivée, et bien que le voyage continuait au sein du même pays, la sensation de quitter une nouvelle fois un monde pour un autre était bien présente.

Depart_Wellington

Le trait d’union de la Nouvelle-Zélande

Car c’est ici une des spécificités de la Nouvelle-Zélande : un pays, mais deux îles différentes (trois si l’on compte Stewart Island). Il existe beaucoup de lignes aériennes internes qui relient les villes des deux îles entre elles (via Air New Zealand), facilitant leur intégration et une relative dynamique dans les flux internes du pays. Mais le ferry qui relie l’île du nord à l’île du sud est véritablement une expérience à part qui mérite d’être vécue. Comme le trait d’union présent dans le nom du pays, il est le symbole de l’unité des deux grandes terres qui permet de les relier, via le détroit de Cook, brin de mer coincé entre l’Océan Pacifique et la Mer de Tasman, où les terribles quarantièmes rugissants passent et participent à l’instabilité des eaux de la zone.

Le détroit de Cook

Si la Nouvelle-Zélande connait, et ce depuis 1875, beaucoup de lignes de ferry à travers le pays, celle reliant Wellington à Picton est sans conteste la plus célèbre et la plus fréquentée. C’est la seule qui permet de voyager d’une île à l’autre avec la possibilité d’emmener son propre véhicule. Pendant de nombreuses années, l’idée de remplacer la ville de Picton comme port de liaison de l’île du sud par Clifford Bay, plus à l’est et permettant une traversée plus rapide, a fait débat. En novembre 2013, le gouvernement Néo-Zélandais décide finalement de garder Picton en raison du coût économique lié à la construction d’un nouveau port.

« Plus qu’une traversée, une croisière »

A l’origine, le ferry servait surtout au transport des marchandises. A l’orée du 20ème siècle, un important réseau de communication maritime reliait les différentes villes portuaires de Nouvelle-Zélande. Avec l’essor de la route dans la deuxième moitié du 20ème siècle, le ferry est tombé en désuétude et certaines lignes se sont fermées. Les lignes utilisant le détroit de Cook ont également connues des difficultés lors de l’apparition des voyages en avion entre les villes du pays. Au cours des années 1960 et 1970, les ferrys commencent à apporter davantage de services aux passagers : boissons et aliments vendus à bord, sièges plus confortables, films, jusqu’à accueillir Internet depuis ces dernières années. C’est d’ailleurs un grand paradoxe qui m’a sauté aux yeux : dans un pays où la connexion Internet est plus que moyenne et chère (je ne compte plus les galères rencontrées pour se connecter à un pauvre point d’accès Wifi), il est pourtant possible de surfer au beau milieu de la mer !

Les ferrys sont aussi redécorés intérieurement, mais aussi à l’extérieur : la peinture verte « vomitive » (puke green) traditionnelle des anciens ferry est remplacée par du blanc et du bleu. Il s’agit de donner une image plus attractive aux ferrys, voire de les romantiser, comme le témoigne le président de l’Interisland de l’époque : « Nous devenons progressivement une ligne de croisière« .

Aramoana Ferry

Un vieux ferry des années 60. Les premiers services aux passagers apparaissent alors.

Bien que loin d’être une croisière, l’idée est quand même là : faire du voyage en ferry une véritable expérience pour tous. Si beaucoup d’efforts ont été fait dans l’accueil des passagers pour aller dans ce sens, le meilleur reste quand même le cadre naturel où se déroule la traversée.

Au revoir l’île du nord

Il est temps d’y aller, et de tout laisser derrière soi une nouvelle fois. Trois mois passés à Wellington et déjà on s’est attaché à la ville. Cette sensation de l’aventure décrite au début de l’article refait surface. Elle est amplifiée par les récits des autres voyageurs qui ont déjà parcouru l’île du sud : superbe, différente, sauvage, mais aussi plus chère. Est-ce si bien que cela ? Vais-je me retrouver au milieu de rien ? Je suis un peu rassuré néanmoins : un HelpX m’attend du côté de Nelson, je sais donc où je vais dormir ce soir. Pour l’heure, il est surtout question de dire au revoir à Wellington, à l’île du nord, et à ceux que j’ai rencontré ici.

Le ferry part, et le centre de Wellington s’éloigne peu à peu. C’est assez sympa car le Wellington Harbour est une péninsule où l’accès au détroit de Cook se fait par un bras de mer qui abrite des quartiers en périphérie. On longe donc une dernière fois les habitations de Wellington. Elles se font plus rares à mesure que l’on se rapproche de l’extrémité des côtes. Le ferry continue sa route dans le grand bleu, alors que de l’autre côté, l’île du nord s’éloigne petit à petit.

Extrémité de l'île du nord

L’extrémité de l’île du nord

Il n’est guère possible d’apercevoir l’île du sud. De gros nuages noirs font face au ferry, et cela n’augure rien de bon. Le vent devient de plus en plus violent, les vagues plus grosses, et la pluie vient s’inviter à la fête. Plus possible de prendre des photos, le ferry tangue de plus en plus sous la force des vagues : il est temps de rentrer à l’intérieur.

Au fond, l'île du nord, à gauche, le beau temps, et à droite, la tempête qui arrive

Au fond, l’île du nord, à gauche, le beau temps, à droite, la tempête qui arrive, et au centre, moi qui suis content

Bienvenue dans l’île du sud

Comme une destination enchantée, le mauvais temps s’éclipse à l’approche des côtes de l’île du sud, laissant place à un beau soleil qui semble vouloir en mettre plein la vue aux nouveaux arrivants de l’île. Le ferry s’enfonce peu à peu dans le Tory Channel, une des nombreuses routes maritimes du Queen Charlotte Sound, mais sûrement la plus sûre à naviguer. La vitesse des ferrys y est strictement réglementée pour y éviter une érosion massive des côtes.

Ferry Bluebridge

Autour de nous, le relief s’affirme déjà, et s’amuse a former des baies et des péninsules en tout genre, tandis que l’eau bleu sombre du détroit de Cook devient turquoise. Si le sol des collines qui nous entourent est uniquement tapissé d’herbe, les pins font rapidement leur loi au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans la toile complexe des Marlborough Sounds. Dans cette zone désertique qui parait encore vierge au possible, on peut pourtant apercevoir au bord de l’eau quelques habitations, sûrement fréquentées par quelques irréductibles solitaires qui aspirent à la tranquillité absolue. En effet, dans cette région dominée par les eaux, pas de route ou autre accès facile à la civilisation : la voix maritime est obligatoire pour se déplacer. Chaque demeure possède d’ailleurs son propre embarcadère, qui permet par exemple d’accueillir les services de la poste locale qui distribue le courrier une fois par semaine.

A la fin de cette traversée au sein des bras géants du Queen Charlotte Sound, nous arrivons à la ville de Picton, qui contraste avec celle de Wellington. Alors que cette dernière expose fièrement au loin sont étendue, ses buildings et son urbanisme, Picton est quant-a-elle plus timide. C’est une petite ville enclavée au nord de la région des Marlborough qui sert de point de départ dans l’île du sud à la route State Highway 1 qui traverse toute la Nouvelle-Zélande, ainsi que du Main North Line, la ligne de chemin de fer qui va jusqu’à Christchurch, plus au sud.  Picton est donc un maillon essentiel dans le transport des marchandises au sein du pays, grâce à sa connexion avec Wellington via les ferrys.

Picton

Pour ma part, je ne m’y attarderai pas trop car une longue route m’attend en direction de Nelson, une ville plus à l’ouest, proche du parc naturel Abel Tasman.

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